Extrait

L’Ivrogne était tombé à la manière d’un tabouret de bar. Les jambes trop longues et si maigres du vieil homme avaient oscillé nerveusement jusqu’à retrouver une illusion d’équilibre, mais ses pieds s’étaient immobilisés trop tôt et le corps, emporté par une lourdeur soudaine, avait basculé d’un coup. S’il avait été vraiment saoul, il se serait affalé sans dommage ; se voyant tomber, ses muscles s’étaient raidis. La tête, qui saignait déjà, avait cogné contre les planches du ponton d’accostage. L’Ivrogne avait roulé sur lui-même, presque entièrement. Les genoux débordant au-dessus de l’eau, un instant il s’était redressé comme pour pointer son regard au-delà de la jetée, là où, par intermittence, le phare désignait un fragment d’océan décoloré ; puis ses jambes, tout à coup trop lourdes, avaient achevé sa destinée, l’avaient entraîné les pieds en avant. Son corps s’était enfoncé comme un cadavre jeté par-dessus bord, glissant tout droit et assez silencieusement. Avant qu’il ne fût absorbé par l’eau noire du port, ses mains s’étaient refermées sur sa poitrine.

Anton s’était précipité, mais il s’était retenu de sauter. C’était une nuit sans lune ; l’avant-veille, la lampe du réverbère le plus proche avait été brisée, du premier coup. En cette froide fin d’octobre, l’eau devait être glaciale, elle le saisirait, elle ne lui accorderait aucune chance. Et puis, le vieil homme pouvait peser deux fois plus que lui, peut-être davantage… Inutile de se chercher d’autre excuse pour justifier sa réserve. Il s’était dit néanmoins que l’Ivrogne n’était qu’un menteur, un escroc, et qu’il les aurait probablement trahis. Pour une nouvelle bouteille, il aurait livré n’importe quel secret. Non, s’était-il repris, pas n’importe quel secret. Même pas pour une caisse entière. Anton avait fermé les yeux, impuissant, et revu l’Ivrogne disparaître à tout jamais, les avant-bras croisés sur le cœur, posture qui évoquait une image de sarcophage.

Il réalisa alors qu’il plongeait à sa suite.

Jak mit en branle sa masse en maudissant d’un soupir la stupidité de son copain. Surtout, il mesurait à quel point les choses étaient devenues dangereuses, du moins si cela venait à se savoir. Qui s’inquiéterait de l’absence de l’Ivrogne ? Personne ! Mais pour Anton ? Le temps de se pencher au-dessus de l’eau et Jak décida qu’il valait mieux attendre qu’Anton remonte de lui-même à la surface plutôt que de se lancer à sa recherche. D’ailleurs, il ne savait pas nager – ça, il faudrait le dire en premier, et encore et encore le répéter et insister jusqu’à ce que l’on s’avise de le laisser en paix. Non, ce n’était pas sa faute, on ne pouvait pas le punir pour ça. Il ne savait pas nager. Ce n’était pas sa faute.

Cette fulgurante évidence ne lui fut que d’un bref réconfort. Aussitôt, une foule d’autres questions le gifla comme une tourmente de grêle. Devait-il attendre ? Combien de temps ? À moins qu’il faille s’en aller dès maintenant ? Et puis, comment être sûr, tout à fait certain, que personne, absolument personne, n’allait passer par là ? Ou bien n’était déjà passé, ou ne les avait vus, ou ne le verrait dans une seconde ? Ou encore ne le croiserait quand il rentrerait et s’en souviendrait par la suite : « Je l’ai vu, lui, Jakova, qui revenait en douce, au petit matin, tout seul… » ?

Jak s’allongea sur le quai, vaincu par l’afflux d’incertitudes, tendant machinalement une main désemparée vers la chape noirâtre qui renfermait toutes les réponses, et ses lèvres dessinèrent un petit « oh » très net mais qui demeura inaudible : Anton venait de s’agripper à son bras.

Son ami grelottait. Ses habits dégoulinaient. Jak le regardait, sans songer à lui passer sa veste. Anton ne ressemblait pas à Anton – ou alors à un Anton en vieillard précoce. La morsure de l’eau fripait son visage livide qui frissonnait, lui arrachant des tics désordonnés. Mais de tout ça, Anton se fichait bien. Tout en retirant de sous sa chemise un papier plié, il soupira : « C’est tout ce que j’ai pu sauver… C’est… c’est sorti de sa poche. »

Anton était-il devenu fou ? Le voilà qui se souciait de ce buvard sans valeur, même pas un vrai parchemin, juste un vieux papier dont l’encre au rabais coulait plus vite qu’il ne pouvait lire ! Par-dessus son épaule, Jak crut apercevoir trois gros points qui, s’ils avaient été tous reliés, auraient formé une pyramide approximative. Le trait qui en soulignait la base s’estompait déjà : peut-être n’était-ce qu’un triangle dupliqué par les plis successifs de la feuille mouillée… Quelques chiffres ondulaient ici et là, évoquant autant la houle d’un océan que les dunes d’un désert. Par endroits, des mots tracés d’une écriture de toute façon irrémédiablement illisible accompagnaient ces méandres.

Devenu fou…

Son copain venait de s’agenouiller, sans un mot, les poings serrés, tourné vers le phare, après s’être collé le papier à travers le visage, recouvrant son front, ses yeux, sa bouche…

Fou.

Jak songea, finalement, à lui couvrir les épaules avec sa veste, parce qu’un mauvais rhume contracté de la sorte pouvait se transformer en pneumonie, ou pire, et alors ce seraient des questions à risques, du genre à éviter. Il attendit un moment qu’Anton dît ou fît quelque chose, mais il ne se passait rien, son copain ne sortait pas de sa torpeur. Ce n’était pas trop grave, Jak connaissait les consignes par cœur, elles lui revenaient maintenant qu’ils étaient de nouveau ensemble. D’habitude, ils ne s’attardaient pas plus que nécessaire sur les quais et rentraient chez eux, mais jamais deux nuits par le même chemin. Parfois, ils empruntaient les ruelles mal éclairées, d’autres fois ils longeaient les magasins comme de simples promeneurs. Surtout, ils ne devaient pas donner l’impression de fuir – Anton le lui serinait toujours, ça les rendrait suspects. Mais Anton ne se levait pas, Anton ne faisait rien. Aussi, Jak se décida : il devait soulever son copain, le mettre debout et le forcer à marcher. Il se doutait bien qu’il allait se buter, se débattre, s’agiter, qu’il n’accepterait pas de partir comme ça. Il se campa donc solidement sur ses jambes et exerça une traction lente et régulière, puissante. Anton était plus petit, plus frêle, ce serait facile. De fait, il n’opposa aucune résistance. À la surprise de Jak, il accompagna même le mouvement et se redressa, lui faisant perdre un peu de son assise. N’ayant pas desserré ses poings, sans un mot Anton lui décocha alors un gauche au menton et lui enfonça un direct du droit dans l’estomac.

« Ben quoi, faut rentrer… », marmonna Jak qui ne s’était pas rendu compte du coup au ventre – mais il se tenait la mâchoire et l’actionnait de gauche à droite comme pour vérifier qu’il pourrait engouffrer son petit déjeuner du lendemain.

« Y a école demain ! » supplia-t-il tout en réalisant qu’Anton venait de lui résister, physiquement, pour la première fois.

Du pied, Anton poussa à la baille la caisse de bouteilles qu’ils avaient apportée avec eux. Il ne tenta pas de la regarder disparaître, il chiffonnait tout au fond de sa poche le papier devenu inutile qui avait failli le perdre.

D’un coup de menton, Anton désigna la rue qui menait au centre-ville et Jak se mit en route en pensant que c’était une bonne idée. À la place du marché, ils pourraient se séparer après s’être assurés que personne ne les suivait. Dans un quart d’heure, ils seraient au lit, comme s’ils n’en étaient jamais sortis.

Texte intégral disponible sur les principales librairies en ligne

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